Accueil » Société » Santé » Entretien avec Dr Zouhair Lahna « Le système de santé au Maroc est malade »

Entretien avec Dr Zouhair Lahna « Le système de santé au Maroc est malade »

La Nouvelle Tribune publie cette semaine la deuxième partie de notre entretien avec Docteur  Zouhair Lahna, chirurgien obstétricien,  acteur associatif. Après nous avoir fait partager, la semaine dernière son expérience dans les zones de conflit, cet ancien Chef de Clinique des Universités de Paris VII, ancien Vice-président d’Aide Médicale Internationale et membre de Médecins Sans Frontières-France, nous donne aujourd’hui sa vision, sans complaisance, du système marocain de santé.

La Nouvelle Tribune : Actuellement vous exercez en France, est-ce que, selon votre expérience et vos actions dans différent pays, on peut dire qu’il y a deux médecines : celle exercée dans les pays du Nord, avec tous les progrès de la recherche et une autre qu’on retrouve dans les pays du Sud et autres pays démunis ? Pourrait-on parler du cas Maroc ?

Dr Zouhair Lahna : Absolument. Si on prend le cas du Maroc, on ne peut pas prétendre que la pratique de la médecine n’est pas en phase du progrès. Nous avons des compétences, nous avons des médecins à la pointe du progrès, mais nous avons un système qui ne fonctionne pas. L’écrasante majorité de la population n’a pas accès aux soins, ces progrès restent l’apanage d’une élite. Le ministère de la Santé est composé de sept divisions. C’est un département qui a un petit budget, mais il est tellement éclaté que les choses sont difficiles à gérer. Les gens qui sont à la tête de ces divisions passent leur temps à faire du « copier-coller ». C’est pour cela que les soins sont décriés et ils le seront toujours tant qu’on ne pensera pas à réformer ce système. Les différentes recettes qui ont été concoctées sous d’autres cieux et ensuite dupliquées ici par les cadres du ministère n’ont pas donné de résultats probants car elles sont décalées par rapport aux réalités du pays et aux besoins des patients. Si les responsables avaient essayé une seule fois de se mettre à la place du patient qui va au dispensaire, à l’hôpital public, ils fourniraient sans doute plus d’efforts pour avoir un modèle marocain pour des patients marocains. Ce sont des personnes qui sont installées avec leurs habitudes et leurs certitudes. Résultat, les Marocains savent que leur système de santé est malade. La plupart ne lui accordent pas leur confiance. Ils cherchent, en cas de maladie ou d’accident, des amis ou des connaissances, pour espérer des soins acceptables et une échappatoire aux arnaques.

C’est un pronostic plutôt noir que vous décrivez là. Y a-t-il un espoir de réanimer notre système de santé ? 

Le système français est excellent, mais c’est un modèle qui coûte excessivement cher et qu’on ne peut jamais avoir ici, donc comme je disais, cela ne sert à rien d’essayer de le dupliquer. Aujourd’hui, ce que nous avons au Maroc est un système déséquilibré avec des soins  onéreux pour l’élite et d’autres défectueux pour la masse, avec une qualité d’accueil et de soins qui laissent à désirer, sans parler de la corruption. D’un côté, il y a des médecins spécialistes qui sont sous employés ils reçoivent très peu de patients parce qu’il faut payer, et d’un autre côté, on a des stars, dont les cabinets ne désemplissent jamais, qui s’enrichissent à outrance. De plus, le roulement dans les hôpitaux est mal fait, on retrouve des médecins avec des charges de travail énormes. Forcément, ils finissent par perdre leurs moyens, ce qui engendre une déficience de confiance dans cette médecine. Or, pour rétablir cette confiance on doit effacer le disque dur et essayer de repenser différemment aussi bien dans la médecine privée que dans le public. Il faut dépolluer le système. Et pour ce faire, contrairement à ce qu’on dit souvent, il ne faut pas beaucoup de moyens pour améliorer les choses, mais surtout des hommes compétents et motivés par leurs convictions. J’ai pu effectuer de multiples interventions chirurgicales, notamment dans le Sud du Maroc avec trop peu de moyens. La médecine humanitaire m’a appris à rendre service avec les moyens du bord, même si j’exerce dans un pays où la médecine est ultra sophistiquée.  Bientôt je vais apprendre à travailler avec un robot, mais cela ne m’empêchera pas de travailler, d’aller sur le terrain et de réussir des choses, de sauver des vies, et d’aider les gens.

Avant de partir en France, vous exerciez au Maroc en tant que médecin libéral. Pourquoi avoir choisi de partir ?

Au Maroc, le système de santé est médiocre et lorsqu’on est confronté à cette réalité, cette médiocrité risque de nous rattraper. Quand on est animé par une volonté d’aller de l’avant, qui est la mienne, on ne peut pas rester, car il est difficile de changer tout un système. Il faut une élite qui croit et qui s’investit pour améliorer les choses. Laquelle élite doit constituer la locomotive du pays : soit elle l’élève vers le haut, soit c’est le contraire. Au  Maroc, il n’y a pas d’élite, il y a surtout des diplômés. Et pour cela, il faut qu’on soit capable de dépasser les intérêts individualistes et penser au bien de la communauté. D’autant plus que nous sommes des Musulmans. Mais, lorsque je vois les islamistes embourgeoisés, cela me fait rire. Ce sont des islamistes « sécularisés », pour qui Dieu est à la mosquée et dehors c’est autre chose. Tandis que Dieu doit être partout, lorsqu’on soigne, lorsqu’on travaille, lorsqu’on fait du commerce, etc. Donc, si on fait des études et que cela ne nous élève pas, c’est triste ! Ceci dit, je compte à nouveau travailler au Maroc pour faire surtout de l’associatif à condition qu’on ne me bloque pas.

Quel message voudriez-vous faire passer au nouveau ministre de la Santé?

Je l’invite à  se mettre à la fois à la place des professionnels et des malades. Si les premiers devraient avoir de bonnes conditions d’exercice, assorties de sanctions en cas de négligence ou de corruption, les seconds, surtout les pauvres en milieux semi urbains et ruraux, ont besoin aussi bien d’un système de transport innovant et adapté, qu’un accueil chaleureux et humain. Ils ont besoin de médicaments essentiels et d’une nouvelle politique de gestion des urgences. La plupart des morts dans les pays du Sud dont le nôtre sont dues à la déficience des moyens de transports et de communication. Les accidentés attendent des heures avant qu’on puisse les transporter et les femmes surtout en milieu rural continuent de risquer la mort suite à un accouchement compliqué. Partant, il faut activer les mécanismes d’entraide et en faire un système adjuvant et permanent, il faut revenir à nos sources. Il faut sortir Dieu de la mosquée. Il ne faut pas faire comme la ministre sortante, qui a fait semblant durant tout son mandat. Il faut arrêter de faire semblant et travailler. Elle est arrivée avec des programmes ambitieux sur quatre ou cinq ans, Programmes concoctés au préalable plus par les agences onusiennes de la santé que par les cadres de son parti. Elle s’est attirée au fil des années les foudres des professionnels et l’incrédulité des usagers. La santé dans les pays du Sud est un domaine qui met la politique à nu. On ne peut pas prétendre des améliorations statistiques tandis que les hommes et les femmes ne sentent pas de changements dans leurs quotidiens.

Propos recueillis par
Leila Ouazry

Plus d'infos

actualités maroc : Santé : La polyarthrite rhumatoïde,  les patients dénoncent l’injustice

Santé : La polyarthrite rhumatoïde, les patients dénoncent l’injustice

La polyarthrite rhumatoïde est un véritable problème de santé publique au Maroc. Elle toucherait entre 0,5 et 1% de la population, soit 150 000 à 350 000 Marocains, quand ils sont diagnostiqués.…

actualités maroc : Et de trois pour l’expo Maman Bébé

Et de trois pour l’expo Maman Bébé

Les parents ont rendez-vous avec la 3ème édition de l’Expo Maman Bébé, les 8-9 juin à Casablanca. L’occasion pour les jeunes et les futurs parents de s’informer et se former sur des sujets …

actualités maroc : JoyBox, un événement pour les leaders de demain

JoyBox, un événement pour les leaders de demain

Parce que les enfants représentent le futur du pays, Bright Event organise, du 28 juin au 1er juillet, la 1ère édition de l’univers de l’enfant « JoyBox » sous le thème « Tous pour une g…