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Les sixties à Casa, Ô temps suspends ton vol – par Randolph Benzaquen

Après le succès auprès de nos lecteurs du témoignage de Randolph Benzaquen sur Casablanca dans les années 60, il était logique de lui en commander la suite. Voici donc un récit authentique d’un casaoui nostalgique d’une époque clairement révolue. Mais, si la réalité que décrit notre ami permettra à de nombreuses personnes de s’y reconnaitre, elle ne reflète pas complètement l’esprit d’une époque. En effet, quelques années après ce que décrit Randolph, pendant la décennie 70, la population marocaine, après deux coup d’Etats avortés, vit une période aujourd’hui qualifiée d’années de plomb. Dans ce contexte, ce sont des groupes mythiques tels que Nass El Ghiwane, qui constitueront la seule échappatoire autorisée pour nos compatriotes. Pour illustrer cet article et lui apporter un autre éclairage, la rédaction de LNT vous propose de (re)découvrir un documentaire de Martin Scorsese dédié à Nass El Ghiwane. Un autre témoignage, deux faces d’une même pièce. 


Je suis né en 1944, rue Monge, près du Petit Lycée, dans un Casablanca où la guerre n’avait pas vraiment étiré ses tentacules. Nous avons eu une enfance protégée de toutes les horreurs que l’Europe subissait. Il y a dans toutes choses une part de hasard ou de chance auquel aucun être ne peut échapper. Nous l’avons eu cette chance, de naître au Maroc. Maroc qui a su ne pas rentrer dans la folie meurtrière. Je ne vais donc parler que d’une enfance insouciante.

Ah ! Ces souvenirs toujours présents en nous.
Ne serait-ce que par ses gens simples qui sillonnaient les rues.
A la porte du ‘’Petit Lycée’’, il y avait toujours le vendeur de barbe à papa avec sa carriole, le nuage qui s’enroulait sur le bâton nous fascinait. Les vendeurs de bonbons avec les piroulis dont les manches étaient, soit une petite cuiller, soit une fourchette, les réglisses en forme de colimaçons que l’on déroulait. Le vendeur de pépites, de cacahouètes et de pois-chiches. Le vendeur de noix de coco. Le vendeur de nougat surnommé : ‘’Jimmy nougat’’, avec sa longue barre de métal enrobée de nougat et sur laquelle il tapait avec un bruit métallique pour nous attirer.

A certaines périodes de l’année, nous faisions le ‘’tour de côte’’ pour admirer le coucher du soleil dans la jolie Mercury au toit transparent de mes parents. Bien entendu nous nous arrêtions pour manger des ‘’tchumbos’’ (figues de barbarie), et des maïs grillés ou bouillis. Mon père surveillait du coin de l’œil les sièges pour qu’on ne salisse pas sa belle américaine. Nous, nous nous régalions tout en regardant passer le vendeur de ballons aux couleurs multicolores.

Près du zoo d’Aïn Sebaa, nous chantions dans la voiture :’’Du côté du zoo, du côté du zoo’’. Mon père était patient, mais lorsque nous l’exaspérions, il lui arrivait de balancer sa main en arrière, sans regarder car il conduisait, le coup retombait sur le plus proche. La place entre les deux sièges était maudite, personne ne la voulait.

J’aimais entendre le son du klaxon, feutré comme une note de jazz. Ce n’est qu’à cette époque que les klaxons des voitures ont eu cette sonorité.
Nous étions enthousiasmés lorsque dans la rue nous croisions le dresseur et son petit singe à qui il disait : ‘’Ti fire comme li viaux jouif qui demande l’arjeann’’ et le petit singe de s’exécuter en musique, en se courbant main tendu pour récolter les pièces.

Je revoie encore le livreur de blocs de glaces qui remplissait les glacières. Cette charrette rouge tirée par deux beaux chevaux qui n’oubliaient jamais d’arroser la rue de leur urine odorante, les crottes nous plaisaient plus car lorsqu’elles séchaient nous aimions leur odeur.
Le livreur, aidé d’un énorme crochet, portait ces gros blocs sur les épaules parfois jusqu’au quatrième étage de l’immeuble. Notre terrain de jeu était la rue où il y avait très peu de voitures. Quand les Bambaras passaient près de chez nous en gesticulant en musique, nous avions peur et allions nous réfugier dans l’entrée de notre immeuble. J’en profitais pour serrer très fort Connie dans mes bras. Une petite américaine dont je parlerai tout à l’heure.

Ma mère ne manquait jamais le petit espagnol, vendeur de ‘’monas’’ (brioches) et surveillait son cri : ‘’La mona, la mona madame.’’ Avec l’accent.
Parfois le matin, comme un oiseau, le rémouleur nous accompagnait de sa musique mélodieuse qui flottait dans l’air et semblait tout apaiser.
Le soudeur de métaux que l’on entendait de loin car il tapait sur une casserole pour se faire annoncer.

Le vendeur d’ails qui criait : ‘’A di l’ail’’. Le vendeur de fumier qui annonçait : ‘’lifumépoujadin’’. Le vendeur de poissons qui chantait : ‘’ Brochi, crabibo yal boulbo’’. Le vieux-habits avec son ‘’biieuu’’. Le vendeur d’eau, avec son outre en peau de bouc, ses tasses en cuivre et son jolie costume typique.
Et j’en oublie de ces hommes qui ont, sans que nous nous en rendions compte, remplis nos souvenirs et peuplés notre vie.

Parfois, passaient dans la rue, ces éternels aides de la police que l’on appelait les ‘’Chabaconnais’’ ; qui en réalité voulait dire « Ca va cogner ».

Souvent, nous prenions des calèches pour nous déplacer, autrement plus sympathique que les taxis. J’aimais regarder les petites Jeep américaines quand elles nous doublaient. Elles étaient gracieuses comme des jouets.
A l’épicerie, nous achetions des boites de cachous La Jaunie, des chocolats Mars et des biscuits Henry. J’adorais les pierres à feu qu’on lançait sur le sol pour les faire crépiter.

Nous habitions dans un quartier tranquille. Notre voisin sur le trottoir d’en face s’appelait monsieur Lebon, qui, bien qu’ayant une réputation d’antisémite, venait fréquemment le samedi réclamer une assiette de dafina. Non loin, près des douches Laredo, rue Lacépède, habitait Haïm la Force, capable d’arrêter deux chevaux avec les dents.

Au rez-de-chaussée de notre immeuble, un capitaine de l’armée Américaine vivait avec sa famille : les ‘’Quillen’’, ses deux filles Connie et Nancy étaient deux jolies petites blondes. Malgré mes dix ans, Connie fut mon premier flirt.
Nous partions dans leur station-wagon américain à la base de Nouaceur et là, je restais émerveillé par ce petit bout d’Amérique. C’était pour moi le modernisme. Les super-marchés, les jeeps, les glaces, les congélateurs géants, les belles voitures américaines, les Ray Ban, les jeans, la musique country dans l’air, les Dallas, les gens plus décontractés.

A chaque fois que j’y retournais, c’était la fête.

Radio Nouaceur nous permettait d’écouter les derniers tubes avant l’Europe : Elvis Presley, Little Richard, Jerry Lee Lewis, Eddie Cochran, Fats Domino, les Platters et tant d’autres.

Plus tard, nous nous déplacions en Solex et je n’oublie pas que pour aller plus vite, nous faisions pression sur le pneu avant en poussant la barre en fer du moteur. La place Bel Air et la rue Ollier étaient notre circuit pour course de Solex.
Ah ! Le bal des ‘’Provinces de France’’ qui réunissait des milliers de gens. Nous dansions sur des estrades et jouions à des dizaines de jeux.
Peu à peu, ces ‘’Provinces’’ de France n’ont fait que se réduire avec le temps.

Et la foire Internationale, grandiose avec ses dizaines de stands et surtout ses jeux les plus mirobolants. Je rie encore en me rappelant les cris pour attirer la clientèle : « Errbah, errbah ! A ghanier la poupée. Qui n’a pas gagné, va gagner.
Qui n’a pas eu, va eu. Tout c’qu’il est pas rouge, il est noir. C’est la chance qui danse. La maison du bonheur. »
Cinquante ans plus tard, je le chante encore avec nostalgie.

Se souvient-on du géant, qui se déplaçait dans une quatre chevaux, assis sur le siège arrière ?
Et de la vieille Russe extrêmement maquillée qui sillonnait les rues, habillée de fourrures, de toque et de foulards bariolés en plein été.

J’en arrive au Maarif avec ses quatre cinémas : le Rex, le Mondial, le Familia et le Monte Carlo. Pour nous y rendre nous passions devant les maisons basses occupées par les Espagnols. Souvent, sur le trottoir les petites vieilles, tricotaient assises sur des fauteuils en rotin. On se croyait dans un village du sud de l’Espagne.
A l’église, nous allions écouter l’orgue, tout près de l’école tenue par les religieuses.

Le week-end, souvent nous partions nous baigner soit au port de Casablanca à la jetée de Lure, soit à Fédala pour profiter de sa quiétude.
Nous allions voir de prestigieux chanteurs aux arènes de Casablanca ou au théâtre Municipal.
Je n’ai pas parlé du boulevard de la Gare, avec ses boutiques de grandes marques, ses librairies, ses cinémas, ses immeubles stylés, son salon de thé : ‘’Au Roi de la Bière’’, son marché Central au charme ancien et ses palmiers qui lui donnaient beaucoup de prestance.

Casablanca était une ville élégante et cosmopolite.
Il y a tant à dire sur cette ville qui subit une transformation radicale et où les souvenirs avec le temps se sont dilués. C’est tellement bon de les réveiller pour les faire revivre.

Randolph Benzaquen

Source photos www.darnna.com

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Commentaires

  1. époustouflante description…j’ai les larmes aux yeux…bravo monsieur, et merci…

    Redigé par : mostafa annid
    • Mostafa nous avons la même perception du temps qui nous échappe. Merci

      Redigé par : Randolph Benzaquen
  2. Salut Randolf :) ))
    Extra ta description du petit peuple de Casa qui berçait notre enfance et nous émerveillait…
    Les references d’un livre que tu connais sans doute et dont la lecture nous plonge dans les souvenirs des lieux ! Bise
    http://www.decitre.fr/livres/Casablanca.aspx/9782850259562

    Redigé par : christine l'heveder
  3. … et tout a coup les odeurs et les bruits de la rue du casablanca de notre jeunesse, m’ont envahis.. merci Randolph, c’est un voyage dans le passé.;

    Redigé par : Colin babette
  4. Je n’ai passé que 4 ans à CASA de 1970 à 1973 et je garde de cette ville un souvenir impérissable et vos écrits ravivent cette flamme qui ne s’est jamais vraiment éteinte .Merci pour ce moment de pur bonheur

    Redigé par : ANGLADE
  5. En lisant vos commentaires je m’émeus à nouveau. Merci je vais fouiller dans les souvenirs pour vous faire vivre d’autres moments.

    Redigé par : Randolph Benzaquen
    • Merci!
      Ma ville natale, qui a bien changé, j’y suis allé l’année dernière après 47 ans d’exil, la période invoquée est celle de ma jeunesse insouciante. j’y retourne dans un mois un projet en tête! Se réalisera t il? Comme je l’espère!!

      Redigé par : Salpietro Abbas Anne Marie
  6. Bled Aziza !Maroc Mon Pays Chéri, j’y suis né en 1958 et j’ai du le quiter la mort dans l’âme en 1975, Casablancai je retrouve dans cette fresque beaucoup de sensations…Merci pour ce bon moment. Mais ce regard est celui d’une communauté certe cospmopolite mais bourgeoise du point de vue de la plupart des Marocains et quoique fils d’enseignant français et donc privilégié j’ai pu voir une partie de l’autre bord, c’est celui là qui me tiend au tripes et qui a construit une bonne part de mon humanité et de ma consience sociale … Je n’ai pas de nostalgie car le Maroc est vivant et je me réjoui qu’il évolue mêmesi comme nous tous quand nous grandissons nous avons des hauts et des bas! Maroc mon Pays Chéri mes récines.

    Redigé par : COMBES
  7. tu as de vrais talents d’écrivain et comme tu le sais nos souvenirs sont communs je passerai te voir la semaine prochaine
    je t’embrasse
    gerard

    Redigé par : azoulay gerard